Les Enjeux majeurs pour les finances publiques 2025 et au-delà (Par Dr Mamadou Aliou Bah)

Nous arrivons à la croisée des chemins. Après avoir documenté les avancées et l'audace de la politique financière du CNRD (2021-2025), il est essentiel d'adopter une vision prospective et de dresser la liste des menaces qui pèsent sur la pérennité de ces efforts. Cet article est une évaluation critique des risques, une étape indispensable avant d’élaborer des recommandations. Les finances publiques guinéennes pour 2025 et au-delà sont prises entre la promesse d'une richesse minière inégalée et un ensemble de vulnérabilités structurelles persistantes. Ignorer ces enjeux, c'est condamner le pays à revivre les cycles de crise que nous avons tant cherché à dépasser. Je vais explorer ici les faiblesses internes, les risques macroéconomiques, et les défis institutionnels qui constituent le terrain miné de la future gouvernance financière.

I)-Les Vulnérabilités Structurelles Persistantes : Le Poids de l’Héritage.

Malgré les réformes et les succès ponctuels, la Guinée n'a pas réussi, en l'espace de quatre ans, à démanteler les trois piliers de sa vulnérabilité structurelle, qui continuent de miner le budget.

1)-La Dépendance Minière : L’Épée de Damoclès.

C'est l’enjeu fondamental, le projet Simandou, tout en étant le catalyseur de croissance, est aussi le facteur de risque numéro un.

2)-Volatilité des Revenus : Le budget guinéen dépendra de plus en plus du cours mondial des matières premières (fer et bauxite). Une chute imprévue des prix ou une saturation du marché de l'acier (tiré par la demande chinoise) aurait un impact immédiat et dévastateur sur les recettes de l'État. C’est la définition même de la fragilité budgétaire.
3)-Le Risque du "Plein Emploi" : L’État se repose sur l’idée que l’argent de la mine viendra compenser la faiblesse chronique de la fiscalité interne. Si l'on ne parvient pas à financer une diversification économique réelle grâce à ces revenus (investir dans l'agriculture et l'industrie manufacturière), la Guinée restera un « État-mine », condamné à l’instabilité. Notre conseil, en tant qu'analyste des cycles économiques, est que : « La meilleure façon de gérer la volatilité de la rente est de diversifier les sources de revenus avant même l'arrivée de la manne. » La fenêtre de tir est étroite.

II)-La Rigidité des Dépenses : L’Étau Budgétaire.

Les dépenses obligatoires (salaires, subventions, service de la dette) absorbent toujours près de 71% des recettes liquides. Cette rigidité crée un étau. Absorption du Choc ; Si les recettes minières diminuent, l’État ne pourra pas réduire rapidement ses dépenses. Il sera confronté au choix douloureux de couper drastiquement l’investissement ou d’aggraver le déficit et la dette. Les salaires et les intérêts de la dette ne peuvent être réduits. Le Blocage des Réformes Sociales ; La résistance politique et sociale à la réforme des subventions (énergie, carburant) et à la rationalisation de la fonction publique persiste. Sans ces réformes, les ambitions d'investissement seront toujours financées par la dette, alimentant un cycle dangereux.

III)-La Faible Pression Fiscale Interne : Le Péché Originel.

Malgré les progrès douaniers, la faible pression fiscale hors secteur extractif reste un obstacle à la souveraineté. Le secteur informel continue d’échapper massivement à l’impôt.
1)-Perte de Légitimité : La capacité d'un État à exister au-delà de ses frontières dépend de sa capacité à collecter l'impôt sur son propre territoire. La persistance de cet écart fiscal fragilise le contrat social, car la majorité des citoyens ne se sentent pas redevables à un État qui ne dépend pas de leur contribution. Les Risques Macroéconomiques Internes et Externes ; la gestion budgétaire pour 2026 et au-delà sera testée par des risques imprévisibles, qu'il faut anticiper dans la planification budgétaire.

2)-Risques Internes : Exécution et Tensions Sociales

Le risque d'Exécution des Investissements ; l'augmentation de 29,9% des investissements est un pari. Le risque est l’inefficacité de la dépense : des projets mal gérés, surfacturés (corruption) ou inachevés. Si les investissements ne génèrent pas le rendement économique promis (baisse des coûts logistiques, augmentation de l'accès à l'énergie), la dette contractée pour les financer sera considérée comme improductive, menaçant la solvabilité du pays.

Le risque Politique et Social ; la période post-Transition sera par nature instable. Les tensions sociales, liées à l'inflation et au mécontentement face à la qualité des services publics (santé, éducation), pourraient forcer le gouvernement à des dépenses d'urgence non prévues ou à des augmentations de subventions, déraillant ainsi les objectifs de réduction du déficit (2,8% du PIB en 2025).

3)-Risques Externes : L’Environnement de Taux d’Intérêt Élevés.

Le risque d’Intérêt et de Change ; la dette contractée est majoritairement en devises étrangères. Si les taux d’intérêt mondiaux (notamment la Fed et la BCE) restent élevés, le coût du refinancement de la dette guinéenne s'envolera. Simultanément, une dépréciation du GNF augmenterait le coût de service de la dette en monnaie locale. Le Risque de Retard de Simandou ; le report d'un an seulement de la phase d'exportation de Simandou créerait un gouffre financier dans les projections de recettes, rendant le déficit et la dette beaucoup plus insoutenables à court terme. C'est l'un des risques les plus lourds à gérer.

IV)-Les Défis Institutionnels de la Gouvernance Financière.

La solidité des finances publiques n'est garantie que par la force des institutions qui les gèrent. Les réformes engagées font face à des défis d'institutionnalisation.

1)- L’Indépendance et l’Efficacité des Organes de Contrôle.

La Faiblesse de la Cour des Comptes ; la Cour des Comptes, juge suprême des comptes publics, doit être dotée d'une véritable indépendance budgétaire et fonctionnelle. Elle doit avoir la capacité et les moyens de réaliser des audits de performance sur les mégaprojets (Simandou, énergie, routes) et de garantir que ses arrêts sont exécutés. Une Cour des Comptes forte est la meilleure police d’assurance contre la mauvaise gestion et la corruption. La Pérennité des Réformes Numériques ; les gains réalisés grâce à la digitalisation des recettes (Douanes) sont liés au soutien politique actuel. Le défi est de sanctuariser ces outils numériques et les procédures associées (BPP, SYDONIA) dans des lois de finances organiques qui ne peuvent être facilement abrogées par la prochaine administration.

2)-L’Établissement du Fonds Souverain (Fonds pour les Générations Futures).

L'absence d'un cadre légal clair pour la gestion de la future manne minière (Simandou) est un risque institutionnel majeur. Éviter le « Mal d’Abondance » : Sans un Fonds de Stabilisation et de Générations Futures indépendant et transparent, les recettes massives à venir seront versées dans le budget ordinaire, créant une pression pour la dépense de consommation immédiate (salaires, prestige) plutôt que pour l’investissement durable. Ce Fonds doit être géré selon les principes de l'ITIE et de la Banque Mondiale, avec des règles strictes sur les dépôts (les recettes exceptionnelles) et les retraits (uniquement pour des investissements stratégiques ou pour lisser les chocs de prix).

3)-Préparer le Terrain des Recommandations Finales : Le Rôle de la Discipline.

L'analyse des enjeux majeurs pour 2025 et au-delà montre que la Guinée est à un point d'inflexion critique. Les forces de la transformation (Simandou, hausse des recettes) sont en équilibre précaire avec les forces de la fragilité (dépendance, rigidité, dette). Le Maître-Mot, Discipline, le succès ne dépendra plus de l’ambition (qui est désormais acquise), mais de la discipline dans l’exécution. Discipline dans la rationalisation des dépenses (réduire les 71% de charges rigides), discipline dans la gestion de la dette et discipline dans l’application impartiale de la loi contre la corruption.

La Vision Stratégique ; le budget doit être aligné sur les objectifs de développement durable (ODD). Comme l'a noté le PNUD : « Un budget national est soutenable s'il contribue de manière équilibrée aux trois piliers du développement durable : l'économie, le social et l'environnement » (PNUD, 2019). Actuellement, la Guinée est trop axée sur le pilier économique (mines et infrastructures). Le défi est de réorienter les priorités vers le social et l'environnement grâce à l'efficacité de la dépense.

En conclusion, l'avenir des finances publiques guinéennes se jouera sur deux fronts : la capacité à sanctuariser les réformes de gouvernance pour qu'elles survivent à la Transition, et la prudence dans l'utilisation des revenus Simandou pour garantir non pas une décennie de faste, mais un siècle de développement durable. Les recommandations de cet article final fourniront une feuille de route concrète pour naviguer ces eaux turbulentes.

Dr MAMADOU ALIOU BAH, Inspecteur Principal des Impôts.

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